[ ITW ] Dvtch Norris : "Il était temps d'aborder mes démons"

July 21, 2019

 photo : youtube

 

Il y a une semaine, DVTCH NORRIS retournait la scène Boombox du Dour Festival. LA FIÈVRE, qui avait décidé de vivre à fond cette grande messe de la saison festivalière, ne pouvait pas laisser passer l'occasion d'aller discuter avec un rappeur anversois en pleine ascension. D'autant plus que celui-ci venait défendre son dernier EP, Fahad Seriki I Hate You, enfanté à la mi-juin. Entrevue passionnante avec un artiste qui avait beaucoup de choses sur le coeur et qui a pris un plaisir non feint à les partager avec nous.

 

La Fièvre : Le titre de ton EP Fahad Seriki, I Hate You est plutôt violent quand on sait qu'il mentionne ton vrai nom. Sur ce projet, la production des deux premiers morceaux, Oaktree et Save Us, est assez hostile. Un peu plus loin dans la tracklist, on peut également entendre un titre baptisé As Good As Bad News. Pourquoi tant de négativité ambiante ?


dvtch norris : Parce que trouvais important que les gens sachent où j'en étais dans ma vie personnelle. Derrière l'artiste, derrière le personnage DVTCH NORRIS, il y a un être humain qui doit affronter ses insécurités. Comme s'il s'agissait là d'un simple choix stylistique, on me compare souvent à des artistes étiquetés "dépressif" ou qui affichent en tout cas une vibe très négative, comme Billie Eilish ou Lil Peep par exemple. Alors que moi, et c'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai mentionné mon vrai nom dans le titre du projet, je suis justement adepte de la transparence totale envers le public. Je veux lui dire que je ne fais pas semblant, que mes problèmes personnels sont bien réels. J'ai déjà partagé pas mal d'ondes positives par le passé. Mais là, il était temps pour moi d'aborder mes pensées profondes et mes démons. 

 

 

Sur le titre Ignorance, tu invites K1D, un autre talent issu d'Anvers. Avec vous deux, ainsi que TheColorGrey, Woodie Smalls, Coely, ou encore Darrell Cole et Blu Samu, cette ville regorge de talent. Crois-tu que la scène rap anversoise a ce qu'il faut pour un jour peser au niveau européen ?

 

Actuellement, je ne le pense pas, et pour une raison simple : tant que l'on ne s'unit pas pour construire une certaine culture locale à Anvers, notamment à base d'événements communs, ça n'arrivera pas. Le talent, nous l'avons clairement. Mais ensuite, quelle est la prochaine étape ? S'unir et faire d'Anvers un ville où l'expérience hip-hop est palpable pour les fans. Aujourd'hui je vis à Bruxelles, et plus à Anvers. Et quand je marche dans les rue de Bruxelles, je sens que je suis dans la ville de Roméo Elvis et de Zwangere Guy. Je vois les gens s'habiller comme eux, j'entends les gens parler comme eux. Je ne ressens rien de comparable à Anvers parce que nous sommes pas suffisamment "influenceurs". Pourtant, les artistes que tu viens de citer, nous sommes potes les uns avec les autres et nous partageons globalement le même public. Cette discussion on l'a même déjà eue entre nous. Mais pour le moment, nous ne sommes pas assez proactifs et il n'y a pas suffisamment d'esprit d'équipe. Mon manager m'a dit un jour que chacun devait d'abord s'assurer de faire démarrer sa propre carrière avant d'envisager ce genre de démarche collective. Donc j'ai attendu que tout le monde sorte ses projets respectifs. Mais j'ai le sentiment que maintenant, il est temps de s'y mettre : enregistrer des titres communs, organiser des concerts communs, et avoir une stratégie commune sur les réseaux sociaux. Le jour où on arrivera à résoudre ça, le jour où l'un d'entre nous allume la mèche, rien ne pourra nous arrêter et on pourra véritablement pointer Anvers sur la carte du hip-hop européen.

 

 

 

 

Tu as été introduit sur la scène rap belge en tant que protégé de Coely, une des artistes anversoises que l'ont vient de citer. Aujourd'hui, tu bénéficies d'une couverture médiatique sur ton propre nom. As-tu envisagé cette évolution comme une réelle étape dans ta carrière ?

 

C'est drôle parce que j'ai vraiment l'impression de jouer dans un film de karaté typique dans lequel on voit le maître enseigner son art à l'élève. Et puis, à la fin du film, l'élève est enfin prêt à prendre la relève (rires). C'est vraiment comme ça que je me sens parce que Coely m'a appris tellement de choses ! Et pas simplement au travers d'un apprentissage théorique conventionnel mais aussi et surtout par un apprentissage de terrain en me faisant découvrir le monde tel qu'elle le voyait. Je lui dois beaucoup ! Et maintenant, je me sens prêt à réellement utiliser ses enseignements dans la cour des grands. Comme l'élève à la fin du film de karaté.

 

 

Au delà du rôle du mentor endossé par Coely, quels autres artistes ont eu un réel impact sur ton travail et sur ton identité artistique ? Parmi ceux que tu écoutais quand tu as commencé à faire de la musique, par exemple.

 

Quand j'étais plus jeune, je voulais être comme Tyler The Creator parce qu'il est drôle. Je voulais être comme A$AP Rocky parce qu'il est une icône mode. Quand je les trouvais intelligentes et percutantes, je piquais même des rimes de Kendrick Lamar et de J. Cole pour les reformuler autrement dans mes textes. Mais à l'heure actuelle, les influences que je vais chercher chez d'autres artistes se mesurent à l'échelle de détails. Par exemple, quand j'écoute Tyler, je sais pertinemment qu'il ne chante pas très juste. Mais au fond ça m'importe peu parce que quand il chante, il arrive quand même à me transmettre des émotions qui me parlent, qui me touchent. Ce sont plutôt de ce genre de petits mécanismes dont j'essaye de m'inspirer, tout en tenant absolument à rester moi-même, sans avoir besoin de copier la personnalité de qui que ce soit.

 

 

Malgré tout, je remarque que c'est Tyler The Creator qui est cité instinctivement quand on parle de modèle. Est-ce que collaborer avec lui serait une forme de graal à atteindre en terme de collaboration idéale ?

 

Non, je ne me suis jamais imaginé collaborer avec les plus grands rappeurs américains. Ce serait évidemment génial, mais ça n'aurait pas de sens pour moi parce que je ne peux pas avoir de vision artistique autour d'une idée irréaliste comme celle-là. Je pense plutôt aux artistes qui sont arrivés au sommet sur le plan national. Pendant longtemps, j'ai rêvé de collaborer avec Oscar and The Wolf parce que j'imaginais concrètement ce que je pouvais faire de sa voix dans mes morceaux. D'ailleurs, je ne l'avais encore dit à personne mais j'ai écrit le refrain de Save Us avec la voix d'Oscar en tête. Je lui ai envoyé le projet pour lui proposer de faire quelques chose ensemble mais il a répondu de manière assez floue pour faire comprendre que ça ne l'intéressait pas. Ce que je peux comprendre puisque je n'étais vraiment personne à ce moment-là. Dans la même optique, j'ai déjà écouté Mélanie de Biasio en me disant que sa voix serait parfaite sur tel ou tel morceau. Ou même Arno qui pourrait être parfait sur une interlude, en parlant avec son accent mi-flamand mi-français. Mais de manière générale, j'ai toujours voulu collaborer avec les meilleurs artistes belges parce que j'arrive à avoir une vision concrète autour de ces potentielles rencontres.

 

 

 

 

Revenons un instant sur ton parcours personnel. Te souviens-tu du déclic qui t'a décidé à consacrer ta vie à plein temps à la culture hip-hop ? 

 

Je me souviens parfaitement du moment exact. À deux minutes de chez moi, il y avait une grosse maison, qui était un peu la baraque de mes rêves, située sur mon trajet quotidien. Un soir, je suis passé devant cette même maison en rentrant des cours et je me suis juste dit "c'est bon, je quitte l'école". J'avais 18 ans, cela faisait environ deux ans que j'avais commencé à faire de la musique et j'en avais marre de l'école. Je n'arrivais pas à m'imaginer une once d'avenir au travers du système éducatif. Je me suis fait tout le film hyper naïf selon lequel je laissais tomber ma scolarité pour une bonne raison : devenir une superstar et devenir riche. Je suis resté assis deux ou trois heures devant cette fameuse maison à me demander comment j'allais annoncer cette décision à ma mère. Finalement j'ai eu une discussion très sérieuse avec elle et je m'en suis tenu à mon choix. Je ne suis même pas retourné à l'école le lendemain (rires).

 

 

Tu viens de confronter deux images : celle du rappeur riche et adulé face à celle de l'école inefficace. Cela signifie que tu considères que la culture hip-hop fournit un meilleur apprentissage de la vie aux jeunes  ?

 

Le hip-hop fait grandir les gosses rapidement. Je le sais parce que ça a été le cas pour moi aussi. Mais j'aime ça ! À notre époque, avec internet, ils peuvent instantanément faire des recherches sur les paroles. Je me souviens d'avoir publié un morceaux un jour et les fans me demandaient dans les commentaires "Où sont les paroles ? On a a vraiment besoin des paroles !". Il veulent vraiment savoir de quoi les rappeurs parlent dans leurs textes. Et c'est peut-être pour ça que certains pensent que les rappeurs sont dangereux pour la jeunesse parce qu'ils parlent de leurs sensibilités personnelles et de leur usage de drogues sans trop se rendre compte qu'ils ont une responsabilité envers leurs jeunes fans qui veulent assouvir leur curiosité. Mais personnellement, je suis contre toute forme de censure et, comme je l'ai dit, je suis adepte de la transparence donc je ne vois pas ça comme un problème. C'est peut-être un peu osé de dire ça, mais je pense qu'expérimenter des choses, qu'elles se révèlent positives ou négatives, ça fait grandir, ça fait apprendre.

 

 

Parlons à présent de tes plans futurs. Maintenant que tu as sorti ton EP Fahad Seriki, I Hate You, quelle est la prochaine étape ? Prévois-tu déjà un album dans un avenir proche ?

 

Je travaille activement sur mon premier album, et il va être tellement intime ! J'y aborderai mes origines, mon héritage culturel et tout ce que j'ai traversé dans la vie. Je suis rentré chez moi pour écrire pendant un mois et demi. Et curieusement, cette mise au vert m'a fait prendre conscience que Bruxelles était devenue mon nouveau foyer parce que les gens de là-bas et ma vie quotidienne me manquaient. Tout ces sentiments sont propices à l'écriture. À côté de ça, j'essaye de travailler de plus en plus avec des musiciens. Je ne suis pas familier des techniques de production et je ne joue d'aucun instrument donc je tente d'apprendre un maximum de choses sur ces plans-là. J'étais supposé rejoindre la tournée de Coely pour quelques concerts en Suisse mais j'ai annulé parce que je sentais vraiment que je devais rester à la maison pour capitaliser sur mon inspiration et ma motivation du moment. Et en même temps, je fais beaucoup de scènes et je donne des interviews. Je vis la vie de rappeur, quoi !

 

 

Donc quitter l'école était bien la bonne décision ?

 

Oui ! (rires) Je suis heureux de mon parcours jusqu'à présent. Je suis satisfait de toutes les étapes par lesquelles je suis passées, et même des erreurs et des épreuves très douloureuses qui m'ont aidées grandir. Mais j'essaye quand même de convaincre mes frères de rester à l'école ! (rires)

 

 

   

  ►  Écoute fahad seriki, i hate you 

 

 

 

 

 

 

 

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