[ DOSSIER ] : Résoudre la naissance sous X du Hip-Hop

August 12, 2017

 

 

Dernièrement il semblerait que, pour la planète hip-hop, la question du retour aux sources soit enfin redevenue digne d’intérêt. Puisque nous fêtions hier le 44ème anniversaire de la block party de DJ Kool Herc qui marqua la naissance du hip-hop, le moment me paraît opportun pour amener sur la table un débat qui me travaille depuis longtemps : celui de la véritable naissance sous X du hip-hop, en tant que mouvement culturel, mais surtout en tant que genre musical à part entière.

 

Lorsque Netflix a dévoilé, il y a un an, les six premiers épisodes de sa nouvelle série événement The Get Down, on pouvait penser que justice serait enfin faite... Raté ! Si la réalisation et la bande-son s'avèrent diablement efficaces, si le contexte historique et certains personnages secondaires sont bien réels, les personnages principaux, à savoir le groupe d’ados sur lequel est centrée l’histoire, sont eux fictifs. Sincèrement, The Get Down est une bonne série. Mais l’occasion de rendre hommage aux vrais pionniers, retombés depuis dans l’anonymat le plus total, et d’associer des visages aux faits historiques était encore manquée. Pour atténuer la frustration, je propose donc, à ma modeste échelle, de vous présenter un casting alternatif sur base de brefs portraits de dix acteurs stratégiques de la naissance du hip-hop. Des figures qui auraient franchement pu faire de bons personnages d’une série sur le sujet.

 

 

Kool Herc, le détonateur
 

Né en Jamaïque, Clive Campbell n’émigre à New York qu’à l’âge de douze ans en compagnie de sa famille. De son pays natal, il retiendra les dancehalls, ces fêtes populaires animées par des DJ qui parlaient ou chantaient par-dessus les disques passés. Un héritage qu’il perpétuera à sa manière dans sa cité du South Bronx. Devenu disc-jockey de musique funk dès l’adolescence, celui qui est dorénavant connu sous le nom de DJ Kool Herc se distingue de ses confrères en inventant autour de 1973 une technique qui constituera l’élément fondateur de la musique hip-hop : l’isolement des breaks, ces courtes séquences purement instrumentales intervenant dans les morceaux funk ou disco et dont les danseurs raffolent, pour ensuite les prolonger à l’infini grâce à deux exemplaires du même disque. Devenant rapidement une référence dans le milieu festif du Bronx, Kool Herc fera dès 1975 deux jeunes émules aux profils bien différents et qui représenteront avec lui ce que l’on appelle la Sainte-Trinité du hip-hop : Afrika Bambaataa et Joseph Saddler.

 

 

Afrika Bambaataa, le parrain prophète
 

Chef d’une division du puissant gang des Black Spades, Afrika Bambaataa est depuis toujours animé d’un esprit engagé et d’un grand sens de la communauté. Au retour d’un voyage sur le continent africain, premier prix d’un concours littéraire qu’il remporte, il réfléchit sérieusement à un moyen d’enrayer le cercle vicieux de la violence causé par la guerre des gangs dans le Bronx. Impressionné par les prestations de Kool Herc, il décide dans un premier temps d’inviter puis d’imiter ce dernier en organisant ses propres soirées. Profitant de l’aura que lui confère son statut dans la rue, il parvient miraculeusement à fédérer les différents gangs autour de la création de la Bronx River Organisation, ensuite rebaptisée Zulu Nation, qui rassemblera les gamins des rues aux multiples talents autour des disciplines artistiques qui constitueront les quatre éléments du mouvement hip-hop — le DJing, le MCing ou rap, la breakdance et le graffiti — pour les éloigner de la délinquance. Ce pari incroyable est gagné haut la main puisque, dès 1977, les gangs ont quasi totalement disparu du paysage d’un Bronx converti à la philosophie de son chef Zulu !

 

 

Grandmaster Flash, le game-changer
 

Trente ans avant la naissance de Rihanna, l’île de la Barbade accouchait déjà d’une légende de la musique. Comme celui qui sera plus tard son idole, Joseph Saddler et sa famille arrivent dans le Bronx alors qu’il est encore enfant. Ayant visiblement beaucoup de mal à se remettre émotionnellement des prestations de Kool Herc, ce passionné d’électronique se met à étudier les multiples possibilités que lui offrent ses platines. De ces explorations approfondies sortiront des techniques qui feront passer la discipline du DJing à un tout autre niveau. Grâce à un casque qui lui permet d’écouter ce qui passe sur la platine inaudible du public, l’homme que l’on nomme Grandmaster Flash parvient à perfectionner chirurgicalement le quick mix de Kool Herc. Paradoxalement, alors que l’art du DJing n’avait, jusque-là, jamais été aussi poussé, le règne du Grandmaster aura une conséquence considérable : le glissement progressif du centre de gravité de la musique hip-hop des DJ vers les MC. En effet, à cause de l’extrême concentration de Flash sur ses outils, ces derniers auront désormais le champ libre pour attirer davantage l’attention du public en produisant des textes plus consistants que de simples punchlines de chauffeurs de salle. Bénéficiant de cette opportunité, son premier MC attitré, Keith « Cowboy » Wiggins, se lance un soir dans une improvisation de scat pour se moquer des marches militaires : « hip-hop-hip-hop-hip-hop », assène-t-il. And the rest is history, comme on dit de l’autre côté de l’Atlantique. Désireux que le spectacle soit complet sur scène, Flash et Cowboy sollicitent tour à tour leurs amis surnommés Kidd Creole, Melle Mel, Mr. Ness et enfin Rahiem pour donner corps au groupe de rap le plus respecté du Bronx de la fin des années 1970 : Grandmaster Flash & the Furious Five.

 

 

Grandwizard Theodore, l’élève dissipé
 

Theodore Livingston, qui a sans doute inspiré le personnage de Shaolin Fantastic dans The Get Down, fut l’élève privilégié de Grandmaster Flash. On peut remercier sa maman qui, un jour qu’il pousse le volume de ses enceintes un peu trop fort, ouvre la porte de sa chambre pour engueuler son gosse qui, surpris, garde ses gros doigts un peu trop longtemps posés sur le vinyle qu’il était en train de tripoter. Croyez-le ou non, mais c’est ainsi qu’il invente accidentellement le scratch qui intégrera définitivement l’arsenal des DJ. Après avoir terminé son apprentissage auprès de son grand maître Flash et désireux de voler de ses propres ailes, Theodore prend les commandes de son armada personnelle, Grandwizard Theodore & the Fantastic Five, en débauchant au passage deux membres d’une autre crew, les Cold Crush Brothers (deux noms qui rappellent, là aussi, les Fantastic 4+1 puis les Get Down Brothers dans la série de Netflix). Le genre de manœuvre qui, forcément, débouchera sur une féroce rivalité entre les deux formations jusqu’au début des années 1980.

 

 

 

 

Melle Mel, le porte-voix du ghetto
 

Une fois montée, l’écurie des Furious Five, drivée par la dextérité du Grandmaster, met le Bronx dans sa poche. Grâce à leur présence scénique inégalée, leurs tours de force au micro et les battles remportées contre d’autres crews, ils deviennent la référence de la scène hip-hop des années 1970 et du début des années 1980. Parmi ces furieux performeurs, Melvin Glover, qui a sans doute inspiré le personnage d’Ezekiel Figueroa dans la série de Netflix, semble être né avec un don. Sa voix, son flow et son charisme l’imposent comme lieutenant de Flash et de facto leader des Furious Five. À une époque où le hip-hop était avant tout une question de fête, il pose sur Superrappin’, le premier single du groupe, un choix artistique majeur qui changera la face du genre à jamais. En effet, dans l'entièreté de son dernier tour de parole sur ce titre (« A child is born with no state of mind, blind to the ways of mankind… »), il introduit le commentaire social dans le rap. À travers d’autres textes, il ne cessera de dépeindre la réalité du ghetto, entre la pauvreté rampante dans The Message (dans laquelle il recycle son fameux texte de Superrappin’) et New York New York, les ravages de la drogue dans White Lines, et la politique dans Jesse et World War III. Petit à petit, il prendra même l’ascendant sur son DJ, devenant le visage du groupe et le rappeur le plus respecté de New York. C’est alors que les tensions apparaissent. Leur label, Sugarhill Records, ne mise clairement plus que sur Melle Mel, écartant notamment le reste du groupe de la composition du titre légendaire The Message. Le groupe se scinde alors en deux, une moitié suivant Mel et l’autre restant fidèle à Flash. En enchaînant les succès jusqu’au changement de génération du milieu des années 1980, c’est bien Melle Mel qui sort gagnant.

 

 

 

Sha Rock, la première dame

 

En 1976, Sharon Green cofonde les Funky Four, l’un des groupes phares, et sans doute l’un des deux plus enthousiasmants avec les Furious Five, de l’embryonnaire scène hip-hop new-yorkaise des années 1970. Alors la première female MC, elle parvient rapidement à se faire une place dans un milieu finalement bien plus marqué par la présence féminine qu’aujourd’hui. En effet, d’autres talentueuses rappeuses lui emboîtent rapidement le pas, à l’instar de The Sequence, groupe exclusivement féminin. Suite à l’un des plus retentissants battles que le South Bronx ait connu, son coéquipier Rahiem (aussi bon chanteur que rappeur, comme Boo dans The Get Down) rejoint sans vergogne le camp adverse de Grandmaster Flash et de ses Furious Four. Sha Rock se décourage alors et prend du recul. Mais grâce à l’apport de nouvelles recrues, le groupe, rebaptisé Funky 4+1, retrouve une dynamique positive. Il tapera d’ailleurs dans l’œil de Debbie Harry, la chanteuse de Blondie, qui, grâce à ses connexions, leur offrira en 1981 l’opportunité de devenir le premier groupe de rap à performer sur un plateau TV national.

 

 

 

Kool Moe Dee, la touche « avance rapide »

 

Au sein des Treacherous Three, une formation d’Harlem (quartier rapidement annexé par la scène hip-hop du Bronx) déjà connue pour la finesse de ses textes, Mohandas « Kool Moe Dee » Dewese révolutionne la discipline du MCing avec son flow rapide et saccadé, une particularité qui rappelle Ra-Ra des Get Down Brothers. Entraînant ses coéquipiers dans son sillage, les Treacherous Three deviennent une des grosses cotes du milieu aux côtés des Furious Five et des Funky Four. Pour illustrer ce propos, deux clics à 3’34 et à 7’03 sur la vidéo ci-dessous seront plus parlants que toute tentative de ma part de construire des phrases autour de superlatifs. Rappelons quand même que nous parlons ici du tournant entre les décennies 1970 et 1980 ! On doit aussi à Kool Moe Dee l’introduction de l’insulte dans les battles entre MCs. Jusque-là, ils se contentaient en effet de vendre et gonfler leurs propres qualités au lieu de chercher les failles de l’adversaire.

 

 

 

Grandmaster Caz, le naïf

 

Grandmaster Casanova Fly ou, plus sobrement Grandmaster Caz, est, avec Melle Mel, le MC le plus craint du Bronx de la fin des années 1970. Son groupe des Cold Crush Brothers est l’une des cinq ou six références de la jeune scène hip-hop. Mais malheureusement pour lui, son nom restera à jamais associé au piège grossier dans lequel il saute les pieds joints. Le manager du groupe, désireux de s’essayer au rap, lui demande un jour de le dépanner en lui écrivant un texte pour un show dans le New Jersey. Caz s’exécute sans trop réfléchir. Quelques semaines plus tard, il entend ses propres rimes à la radio lorsque le hit Rapper’s Delight inonde les ondes hertziennes. Sans le prévenir, ce fameux manager, désormais connu sous le nom de scène de Big Bank Hank, avait entre-temps intégré le Sugarhill Gang, un groupe monté de toutes pièces et qui ne bénéficiait d’aucune légitimité dans le Bronx. Puisque jamais crédité pour les paroles de Hank, Caz ne touchera pas un seul centime de royalties sur les énormes retombées que génère le titre Rapper’s Delight. L’ironie assez hilarante (ou rageante, c’est selon) de la situation réside dans une de ces rimes écrites par Caz et déclamées par Hank : « Whatever you do in your lifetime, you never let a MC steal your rhyme »...

 

Sylvia Robinson, la businesswoman vénale

 

Alors que cette chanteuse de soul entre en contact avec l’univers hip-hop lors d’une performance du rappeur Busy Bee dans un club de Harlem, des dollars apparaissent soudain dans ses yeux quand elle comprend qu’elle a trouvé son nouveau filon. Cela paraît impensable aujourd’hui mais son désir de capter l’essence de ce mouvement underground pour la presser sur vinyle est reçue avec beaucoup de scepticisme à l’époque, tant les différents acteurs — derrière les platines, au micro comme sur le dancefloor — le conçoivent avant tout comme une culture live. Pourtant, le groupe funk Fatback Band vient de sortir le single King Tim III (Personality Jock), officiellement le premier morceau de rap commercialisé, en invitant le MC éponyme, un illustre inconnu de Brooklyn, à poser ses rimes. Doublée de peu, Sylvia réagit rapidement. Mais au lieu de persévérer à convaincre l’un ou l’autre des groupes en vue du Bronx, elle réunit à la hâte Wonder Mike, Big Bank Hank et Master Gee, trois simples amateurs de hip-hop qui ne se connaissent même pas et n’ont jamais rien prouvé sur scène dans le milieu. Quinze minutes de sample (illégal) de Chic plus tard, le titre Rapper’s Delight de ce nouveau groupe baptisé Sugarhill Gang est dans la boîte. Véritablement écœurés, les groupes du Bronx et de Harlem, qui ont façonné le hip-hop depuis plusieurs années, assistent, impuissants, au succès planétaire de Rapper’s Delight et voient les MC illégitimes du Sugarhill Gang rafler tous les honneurs. Ce n’est qu’à contrecœur qu’ils acceptent quasiment tous, après avoir tenté de faire vivre le label Enjoy!, les contrats plus juteux offerts par Sylvia Robinson, devenue présidente de Sugarhill Records. Si ses méthodes ne feront pas d’elle un personnage dont on se souviendra avec admiration, on ne peut cependant pas lui retirer ce qu’elle a accompli : elle a pris le pari d’exposer le hip-hop, contre-culture new-yorkaise souterraine, aux yeux du monde entier. Et en cela, on lui doit quand même un petit quelque chose.

 

Fab 5 Freddy, le VRP

 

Recouvrant de ses fresques les wagons du métro new-yorkais, Fred Brathwaite est un des premiers graffeurs à passer des expéditions nocturnes illégales aux galeries d’exposition. Mais son influence ira bien au-delà de ses prouesses dans la discipline la moins musicale du hip-hop. Profitant du réseau de contacts qu’il se constitue dans le milieu artistique de la Big Apple, il deviendra en quelque sorte le manager en chef du mouvement tout entier en le présentant à la scène punk-rock. C’est donc grâce à lui que les meilleurs groupes du Bronx et de Harlem commencent à soulever l’intérêt du public blanc en tournant régulièrement entre les différents clubs branchés de Manhattan. Comme mentionné plus haut, le groupe Blondie se montre tellement convaincu que sa chanteuse s’essaie elle-même au rap sur son titre Rapture (1981), mentionnant au passage Grandmaster Flash et Fab 5 Freddy lui-même (qui apparaît également dans le clip). En 1982, Freddy ira un cran plus loin dans la promotion du genre en se voyant attribuer le rôle de conseiller principal sur le tournage de Wildstyle, le tout premier film dédié au hip-hop.

 

 

Des lieux communs à balayer

 

Au milieu de la décennie 1970, le South Bronx accoucha donc d’un nouveau genre musical qui était amené à marquer profondément la musique populaire des XXe et XXIe siècles. Sous l’impulsion de ces fondateurs, il allait connaître un succès croissant tout au long des années 1980, grâce à des groupes comme Run-DMC, Public Enemy et NWA, pour ne citer qu’eux parmi tant d’autres, avant le boom commercial des années 1990. Pourtant, aujourd’hui, l’écrasante majorité des amateurs de hip-hop n’a aucune idée de qui sont les gens présentés ci-dessus.

 

Soyons clairs, il n’est ici nullement question de jeter la pierre à un public qui a parfaitement le droit de consommer ce que bon lui semble sans devoir subir de jugement déplacé. La faute est-elle à imputer au « mouvement » lui-même ? Ou faut-il blâmer les « analystes » de la presse spécialisée qui ont la fâcheuse tendance, depuis de nombreuses années, à diffuser toutes sortes de lieux communs sur la genèse de ce courant musical ? Non, Gil-Scott Heron et Léo Ferré n’ont pas inventé le rap. Oui, ce qu’on appelle le spoken word fut forcément une influence majeure des MC, mais au petit jeu de qui a commencé le premier à parler sur de la musique, on peut remonter très loin dans l’arbre généalogique des musiques afro-américaines, ou même des formes d’art populaire en général. Non, le Sugarhill Gang n’est pas le premier groupe de rap. Non, The Message ne contient pas les premières paroles engagées et n’est pas le plus fier accomplissement de Grandmaster Flash, vu qu’il n’a même pas participé à sa conception. Et non, Tupac et Biggie ne sont pas les premières figures charismatiques du rap.

 

Oui, le hip-hop existait avant les années 1990, et il avait d’ailleurs déjà deux décennies d’heures de vol dans les pattes. Les fans de rock célèbrent les quatre-vingt-dix ans de Chuck Berry. Les fans de funk pleurent James Brown depuis dix ans. Les fans de techno revendiquent l’héritage de la scène de Detroit. Alors pourquoi ne pas reconnaître à ceux qui ont donné naissance au hip-hop en tant que mouvement, genre musical, ensemble de disciplines codifiées, leur droit à voir apparaître leurs noms sur le brevet ? Si nous, fans de rap, n’assumons pas nos figures fondatrices, comment eux, qui le regardent avec curiosité, pourraient-ils éviter de dire des conneries ?

 

“You can't say you don't know

What I'm talking 'bout

But one day ... brothers gonna work it out”

 

- Public Enemy, Brothers Gonna Work It Out (1990)

 

 

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